Les PME et ETI agroalimentaires face à un mur d’investissements
Les PME et ETI de l’agroalimentaire français font face à un défi majeur qui pourrait décider de l’avenir industriel et alimentaire du pays. Deux ans après le premier rapport Roland Berger pour Pact’Alim, une nouvelle étude confirme l’ampleur du retard de modernisation et de décarbonation des entreprises clés de la filière. Selon les auteurs, il faudrait multiplier par dix …
Les PME et ETI de l’agroalimentaire français font face à un défi majeur qui pourrait décider de l’avenir industriel et alimentaire du pays. Deux ans après le premier rapport Roland Berger pour Pact’Alim, une nouvelle étude confirme l’ampleur du retard de modernisation et de décarbonation des entreprises clés de la filière. Selon les auteurs, il faudrait multiplier par dix les investissements actuels pour sécuriser leur compétitivité et préserver la souveraineté alimentaire nationale. L’enjeu est crucial : sans action rapide, la France risque de perdre une partie de sa capacité de transformation alimentaire.
Le cœur battant de l’agroalimentaire français
L’industrie agroalimentaire représente le premier secteur manufacturier français avec 21 600 entreprises et près de 470 200 emplois, soit 21% du chiffre d’affaires de l’ensemble des industries manufacturières. Parmi elles, 3 000 PME et ETI constituent le pilier central. Elles génèrent 55% du chiffre d’affaires du secteur, soit 129 milliards d’euros, et emploient 62% des salariés, soit 292 000 personnes. Ces entreprises transforment plus de la moitié des productions agricoles françaises et jouent un rôle stratégique dans la structuration des filières, la qualité des produits et le dynamisme des territoires.
Pact’Alim rappelle que l’importance de ces acteurs dépasse l’économie et touche à la souveraineté alimentaire et industrielle de la France. Le premier rapport Roland Berger, publié en novembre 2023, soulignait que ces PME et ETI sont indispensables pour assurer la continuité des approvisionnements et soutenir l’amont agricole, la pêche et l’aquaculture françaises.

Un retard industriel préoccupant
Malgré leur rôle central, ces entreprises présentent des fragilités structurelles inquiétantes. Le premier rapport mettait déjà en évidence une rentabilité insuffisante, un endettement supérieur à la moyenne industrielle, une capacité d’autofinancement limitée et une pression constante sur les marges due aux rapports de force avec la grande distribution.
Deux ans plus tard, le diagnostic se confirme et s’aggrave. L’écart de marge d’EBIT entre l’agroalimentaire et l’ensemble de l’industrie manufacturière s’est creusé de 50% depuis 2010. À ce rythme, la rentabilité moyenne pourrait passer sous le seuil critique de 5% d’ici 2030-2035, limitant durablement la capacité à investir dans les équipements et dans la transition écologique.
Le retard se traduit également par l’âge moyen des équipements industriels. Les machines utilisées dans les PME et ETI agroalimentaires françaises ont aujourd’hui 23 ans en moyenne, contre 9 ans en Allemagne et 19 ans pour l’ensemble des industries manufacturières françaises. Cette obsolescence structurelle fragilise la compétitivité et la capacité à répondre aux standards internationaux. Dans le même temps, la productivité horaire reste inférieure de 20% à celle des Pays-Bas, deuxième exportateur mondial de produits alimentaires transformés, ce qui traduit une double vulnérabilité : un appareil productif vieillissant et une perte de compétitivité sur les marchés internationaux.
Le mur des investissements
Pour moderniser leur appareil productif et répondre aux objectifs de la Stratégie Nationale Bas Carbone, les PME et ETI doivent mobiliser entre 6 et 8 millions d’euros supplémentaires par entreprise, soit un niveau d’investissement dix fois supérieur à leurs investissements annuels actuels. Le premier rapport Roland Berger estimait à 15 milliards d’euros l’investissement nécessaire pour atteindre les objectifs de décarbonation à horizon 2050. Dans un contexte de marges en baisse, ces entreprises sont confrontées à une équation quasi impossible à résoudre sans soutien public et privé.
Les conséquences d’un non-investissement seraient considérables. L’amont agricole serait fragilisé, les producteurs perdant des débouchés locaux stables, ce qui réduirait leurs revenus et compromettrait les transitions vers des pratiques plus durables. La compétitivité industrielle serait affectée, avec un risque de perte de terrain face aux concurrents européens.
Les exportations mondiales de produits agroalimentaires transformés sont passées de 8% à 5% de part de marché en vingt ans, alors que des pays comme l’Italie ont maintenu leur position. Un non-investissement renforcerait également la dépendance aux chaînes de valeur internationales, exposant la France aux crises économiques ou géopolitiques, et conduirait à l’exportation de matières premières pour transformation à l’étranger avant réimportation, aggravant le déficit commercial.
Des initiatives déjà engagées mais insuffisantes
Conscientes des enjeux, les PME et ETI ont déjà entrepris des actions significatives. Depuis 2005, la consommation d’énergie par unité produite dans l’industrie agroalimentaire a diminué de 0,5% par an, et les prélèvements d’eau ont été réduits de 42 % entre 1994 et 2020. Les entreprises investissent également dans l’automatisation, la digitalisation, l’économie circulaire, l’amélioration de l’offre alimentaire et le bien-être animal.
Des dispositifs publics tels que les guichets de modernisation de FranceAgriMer, les appels à projets France 2030, le fonds de décarbonation de l’ADEME ou les prêts et accompagnements proposés par Bpifrance sont disponibles pour soutenir ces initiatives. Le programme Décarbon’Alim, animé par Pact’Alim avec le soutien de l’ADEME, a déjà accompagné seize entreprises dans la définition d’une stratégie climat selon la méthodologie ACT Pas à Pas. Malgré ces efforts, l’ampleur du défi dépasse largement les dispositifs existants et nécessite des mesures renforcées et coordonnées.
Trois axes pour relever le défi
Face à ce mur d’investissement, le rapport Roland Berger propose une stratégie articulée autour de trois axes complémentaires. Le premier consiste à réorienter les financements existants. Le fonds public-privé de 500 millions d’euros annoncé par le Gouvernement doit être prioritairement fléché vers des projets combinant modernisation et décarbonation. L’accès au fonds serait conditionné à quatre critères : la combinaison effective de modernisation et de décarbonation, la viabilité économique avérée pour éviter de soutenir des structures fragiles, un impact carbone mesurable avec priorité donnée aux projets apportant des gains environnementaux significatifs et enfin une contribution à l’amont agricole, la pêche ou l’aquaculture. Cette approche garantit une utilisation optimisée des moyens existants sans créer de dépenses nouvelles incontrôlées.
Le second axe vise à faciliter l’accès au financement. Plusieurs instruments sont envisagés, notamment des prêts avec garantie publique couvrant 50 à 80% du risque, des prêts à taux bonifiés sur sept à dix ans avec différé de remboursement, des avances remboursables à long terme de 500 000 euros à plusieurs millions sur dix à quinze ans, et des obligations subordonnées de long terme permettant de renforcer la structure financière sans diluer le capital. Ces instruments visent à sécuriser la trésorerie et permettre aux entreprises d’engager les investissements nécessaires sans fragiliser leur solidité financière.
Le troisième axe consiste à créer un programme d’accompagnement dédié, spécifiquement conçu pour l’agroalimentaire. À l’instar des initiatives existantes comme ETIncelles ou Accélérateur PME, ce programme accompagnerait les PME et ETI dans la modernisation de leurs équipements, la décarbonation et la valorisation de leurs métiers. L’élargissement du plafond de chiffre d’affaires, de 50 à 100 millions d’euros, permettrait d’inclure de nombreuses ETI confrontées aux mêmes enjeux que les PME. L’accompagnement inclurait un suivi méthodologique, un accompagnement sur la performance et la mise en réseau pour favoriser les synergies et l’adoption des bonnes pratiques.
Réformer les relations commerciales pour soutenir l’amont
Le rapport souligne également la nécessité de réformer les relations commerciales afin de garantir un partage équitable de la valeur et de soutenir l’amont agricole. Pact’Alim appelle à renforcer les contrôles pour assurer l’application effective des lois Egalim, à exclure les PME et ETI transformatrices des négociations en centrales internationales et à simplifier la construction des prix via des indicateurs interprofessionnels obligatoires, l’instauration de clauses de révision automatique et la réduction de la durée des négociations commerciales. Ces mesures visent à protéger la compétitivité des PME et ETI tout en garantissant aux consommateurs des produits de qualité à un prix juste et économiquement soutenable pour l’ensemble de la chaîne.
Pact’Alim, la voix des PME et ETI
Pact’Alim se positionne comme le porte-parole des PME et ETI françaises, des entreprises à taille humaine, ancrées dans les territoires et engagées dans les transitions alimentaires et écologiques. L’association défend leur rôle central dans la souveraineté alimentaire et industrielle et plaide pour un réarmement stratégique de la filière agroalimentaire. La modernisation et la décarbonation de ces entreprises ne sont pas seulement une question d’investissement mais un impératif stratégique pour préserver l’emploi, la compétitivité et l’indépendance alimentaire de la France.
Un sursaut vital pour l’avenir de la filière
Sans une action coordonnée et massive, la France pourrait voir disparaître une partie de sa capacité de transformation alimentaire, fragiliser son amont agricole et compromettre sa souveraineté alimentaire. Investir dans les PME et ETI agroalimentaires, c’est investir dans l’avenir économique, écologique et territorial du pays. Chaque euro investi dans la modernisation et la décarbonation de ces entreprises renforce durablement la chaîne alimentaire française, soutient l’emploi dans les régions et réduit la dépendance aux importations. Pour les professionnels du secteur, cette feuille de route constitue un signal fort et un appel à l’action. La stratégie proposée par Pact’Alim et Roland Berger offre un cadre clair pour relever les défis de la modernisation, de la décarbonation et du rééquilibrage des relations commerciales. En combinant réorientation des financements, accès facilité au crédit et accompagnement dédié, la filière agroalimentaire française peut se doter des moyens nécessaires pour rester compétitive et répondre aux attentes croissantes des consommateurs en matière de qualité, de durabilité et de transparence.
(Sources : Pact’Alim & Roland Berger, Risque de décrochage industriel des PME et ETI de l’alimentation : feuille de route pour un sursaut vital, 2023-2025. Pact’Alim, Décarbon’Alim – Programme d’accompagnement des PME et ETI de l’alimentation, 2025. FranceAgriMer, ADEME, Bpifrance, dispositifs de modernisation et de financement de l’industrie agroalimentaire, 2025).



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